Carnaval de Curitiba

Carnaval de Curitiba

Février 2004, texte publié dans le Caderno de Idéias.

 
Je me souviens de Jamil Snege, assis derrière une table, une cigarette entre les doigts : “Le carnaval à Curitiba? Ça ne va pas le faire. À peine un type sautille dans la rue, tout content, qu’un policier se pointe déjà pour l’arrêter !”. D’un certain point de vue, c’est une sorte de malédiction ce carnaval – ou non-carnaval – dans notre ville. On doit même s’expliquer par écrit, comme je le fais maintenant. On dirait qu’on porte la faute d’un manque d’esprit carnavalesque, la honte du faux déhanché, cette triste absence de brésilianité, et – qui sait ? – peut-être même le manque de patriotisme ! Quand tout le Brésil danse, nous voilà ici, dans ce silence de messe, à marcher dans les rues désertes, à porter un regard critique sur le premier petit rigolo qui sort faire son cirque. Tout ce chahut n’est qu’une histoire d’ivrognes !

Pas même les enfants ne s’enthousiasment : un mardi gras dans le parc Barigüi, quel soulagement ! Pour un peu on aurait l’impression de se balader à Genève au début du printemps ! Aucun masque de pirate ou de clown, pas de serpentin ni même de confettis par terre dans ces artères où les gens sérieux font leur jogging de fin de journée, en haletant, comme si rien ne se passait dans le reste du Brésil. La chose est si insipide que celui qui défend le carnaval de la ville doit le crier haut et fort, et exiger une réaction des autorités, réclamer des lois plus sévères, envoyer des pétitions aux députés ! Non vraiment, semble-t-on dire, quelque chose doit être fait contre ce crime, contre cette terrible indifférence !

Mais à vrai dire, un carnaval qui repose sur une loi ou des règlements, qui a besoin d’autant de soutiens et de plaidoyers passionnés tandis que le public est apathique ou à peine discrètement amusé, voilà qui ne tourne pas rond – ou qui tourne dans le vide, tout simplement. Il semble qu’il y a une incompatibilité radicale entre l’espace de Curitiba et l’idée de carnaval. Je dis « espace » parce qu’en cette époque de l’année, une horde immense de “Curitibanos” s’enfuit d’ici, et vient rejoindre effarée les interminables files qui la conduisent vers le littoral où, engloutie dans une masse informe qui occupe les trottoirs, les plages, les restaurants, les bars, les supermarchés et les appartements, elle passe quatre jours, parfois sans eau du robinet, en pestant contre la pluie. Ou bien les habitants s’échappent vers Florianopolis ou vers Rio, se cachent à Antonina, enfin dans un endroit quelconque où ils pourraient se divertir. Décidément, il y a quelque chose qui cloche.

Et ne ça date pas d’aujourd’hui. Dans l’édition du 15 février 1880 de “O Paranaense”, Wilson Martins décrivait les “fêtards carnavalesques” comme un défilé de « figures originales et sans grâce ». Notons la finesse critique de l’expression, ce qui est notre marque de fabrique : des “figures sans grâce”- là où le carnaval sombre, brille le langage.

Il y a quelques surprises. Quelques années auparavant, j’allai pour la première fois, en plein carnaval, au vieux bar d’Ermes : attablés, les clients buvaient tranquillement comme lors d’une soirée d’automne. Mais je distinguai vaguement un son, quelque chose qui montait depuis le sous-sol ; le sol vibrait, une sorte de martellement qui s’approchait. Je découvris les escaliers menant à la cave, et dans ce petit espace sans air, enfumé, comme dans la Chicago de la Prohibition, j’aperçus une foule clandestine qui dansait le carnaval, se coudoyant dans le noir avec serpentins et tout le tintouin, dans une chaleur infernale, et transpirant de joie. Le contraste entre ce chaudron souterrain et la paix lumineuse du dehors me fit songer à un titre possible pour la “Tribune du Parana” : “La police étouffe un carnaval de rue à Curitiba”.

Soit : nous n’avons pas de carnaval. Mais voyons-le d’une autre façon : plutôt qu’un défaut, ne serait-ce pas un capital respectable dont on pourrait mieux profiter ? Une grande ville brésilienne foncièrement opposée au carnaval ! Rien de moins que quatre ou cinq jours de silence, des grands espaces vides pour se promener – et toute une infrastructure de loisirs qui est sous-exploitée, des théâtres fermés, des cinémas vides. On peut compter par milliers – voire millions – les Brésiliens qui, comme moi, trouvent que le carnaval est une chose agaçante, et qui souvent ne s’y soumettent que parce qu’ils ne savent que faire de ces interminables et si pénibles défilés de la chaîne Globo, 800 heures à la suite du même tonneau, une vraie torture tous ces sambas à thèmes, idiots et clonés à l’infini dans l’allégresse militarisée de l’avenue.

En fait tout ce peuple en souffrance et sans options trouverait son coin de paradis à Curitiba. Tant de choses pourraient être programmées durant cette période ! Depuis la version hard – disons, un Festival international de musique sacrée ou un Concours national de chant grégorien – jusqu’à des options plus paisibles, comme des Rencontres de jazz instrumental, quelque chose du genre, ou bien une bonne Semaine du cinéma scandinave, etc. Les options ne manquent pas. Pour unique précaution, il faudra refuser catégoriquement les manifestations de MPB (musique populaire brésilienne), qui inévitablement entraînent le risque de voir apparaître un trio électrique et alors là, mes amis, là tout le monde fuit en courant, c’est la mort du carnaval de Curitiba, et on revient au point de départ.

 Texto de Cristóvão Tezza

Traduzido pelos estudantes LCE 3° ano e pelo professor Weigel

Advertisements
Esta entrada foi publicada em Musica com as etiquetas , . ligação permanente.

Deixe uma Resposta

Preencha os seus detalhes abaixo ou clique num ícone para iniciar sessão:

Logótipo da WordPress.com

Está a comentar usando a sua conta WordPress.com Terminar Sessão / Alterar )

Imagem do Twitter

Está a comentar usando a sua conta Twitter Terminar Sessão / Alterar )

Facebook photo

Está a comentar usando a sua conta Facebook Terminar Sessão / Alterar )

Google+ photo

Está a comentar usando a sua conta Google+ Terminar Sessão / Alterar )

Connecting to %s